Au Darfour, dans les localités de Tawilla et Dar El Salam, une étude menée par Plan International Soudan, publiée en octobre 2025, met en évidence des vulnérabilités spécifiques au genre et à l’âge chez les adolescentes et les adolescents dans un contexte marqué par les déplacements forcés, l’insécurité liée au conflit et un accès extrêmement limité aux services essentiels. Tour de piste des principaux enseignements du rapport.
Des filles en première ligne des violences
Les adolescentes paient le prix le plus lourd de cette crise. Exposées à des niveaux élevés de violences basées sur le genre, elles font face à des risques accrus de mariages précoces et forcés, d’exploitation sexuelle, de viols et de violences psychologiques. D’après l’étude, 88,3 % des filles savent où signaler les violences basées sur le genre, mais la peur de la stigmatisation les empêche souvent de demander de l’aide.
Leur quotidien est rythmé par la peur. Si certaines déclarent se sentir en sécurité à domicile ou à l’école en journée, de nombreux espaces restent dangereux, notamment les zones isolées où elles doivent se rendre pour chercher du bois ou de la nourriture. La nuit, leurs déplacements sont extrêmement limités en raison du manque d’éclairage et de dispositifs de protection.
Une génération entière privée d’éducation
Aujourd’hui, 75 % des adolescent·e·s interrogé·e·s ne vont plus à l’école, les filles étant les premières affectées par cette déscolarisation massive. Les espaces d’apprentissage, qui constituaient autrefois des lieux de sécurité et de stabilité, sont désormais surpeuplés, occupés par des familles déplacées ou totalement inutilisables.
Les raisons du décrochage scolaire sont multiples et profondément liées à la crise. Parmi les jeunes interrogé·e·s, 45 % évoquent des facteurs tels que le mariage, le travail agricole, l’absence d’écoles, d’enseignant·e·s ou de matériel pédagogique, ainsi que le manque d’espaces sûrs ou de trajets sécurisés pour se rendre en classe. À cela s’ajoute, pour certain·e·s, un décrochage progressif marqué par une perte d’intérêt pour l’apprentissage.
Ces obstacles cumulés alimentent un cercle vicieux : privé·e·s d’éducation, les adolescent·e·s voient leurs perspectives d’avenir se réduire, tandis que les risques de mariages précoces, de travail des enfants et d’exploitation sexuelle explosent.
Un accès aux services essentiels insuffisant face aux besoins des adolescent·e·s
Les adolescentes sont en outre particulièrement affectées par le manque de produits menstruels et d’installations sanitaires sûres et privées — seules 3,3 % d’entre elles y ont accès. Dans le domaine de la santé, la situation est particulièrement préoccupante : les services sont très réduits, avec un accès limité au soutien psychosocial et aucune prise en charge complète pour les survivant·e·s de violences. La plupart des structures de santé sont non fonctionnelles, faute de personnel médical, de médicaments essentiels et de services en santé sexuelle et reproductive.Seuls 3,3 % des adolescent·e·s ont accès à une contraception.
Des stéréotypes genrés qui enferment filles et garçons dans des rôles inégalitaires
Dans les localités de Dar El Salam et Tawilla, les normes de genre traditionnelles restent profondément ancrées, celles-ci étant renforcées par les pressions liées à la crise humanitaire.
Pour les filles et les jeunes femmes, cela se traduit par une assignation quasi systématique aux responsabilités domestiques. Elles sont notamment attendues dans la gestion du foyer et la prise en charge des frères et sœurs. Leur mobilité est très restreinte et encadrée : sortir du domicile nécessite souvent l’autorisation d’un homme, et leurs déplacements restent étroitement surveillés.
Le contrôle social s’exerce également sur leur apparence, leurs comportements et leurs interactions. L’accès au téléphone, la présence dans l’espace public ou les relations avec les garçons sont limités, renforçant leur isolement. La stigmatisation sociale empêche les survivant·e·s de violences de signaler les violences ou d’accéder aux services nécessaires.
Du côté des garçons et des jeunes hommes, les attentes sont différentes. Ils sont perçus comme devant être forts, responsables et protecteurs. Beaucoup doivent travailler et sont soumis à une pression constante pour subvenir aux besoins de leur famille. S’ils bénéficient d’une plus grande liberté de mouvement — pouvant se déplacer seuls y compris la nuit — ils sont en revanche peu encouragés à participer aux tâches domestiques.
Pourtant, au-delà de ces rôles imposés, un constat émerge : filles et garçons aspirent à davantage d’égalité, à une participation conjointe aux décisions et à des environnements plus sûrs.
Des réponses urgentes pour protéger une génération en danger
Nos recommandations :
-Les besoins en matière de protection sont massifs. La création d’espaces sécurisés exclusivement dédiés aux filles apparaît comme une priorité absolue, au même titre que l’amélioration de l’éclairage, le renforcement de la sécurité et le développement de mécanismes communautaires de protection.
-Dans le même temps, les dispositifs de prévention et de prise en charge des violences restent largement insuffisants. Bien que les mécanismes de signalement soient parfois connus, la peur, la stigmatisation et la faiblesse des services empêchent encore de nombreuses survivantes d’accéder à une aide adaptée. Il est essentiel d’investir dans des services confidentiels et centrés sur les besoins des survivant·e·s, incluant un accompagnement psychosocial, des soins médicaux, une assistance juridique, ainsi que la formation de personnel qualifié.
-L’accès à l’éducation constitue un autre enjeu crucial. La réouverture et l’extension d’espaces d’apprentissage sûrs et accessibles — en particulier pour les filles — sont indispensables. Cela passe également par le recrutement d’enseignantes, la mise à disposition de matériel pédagogique. Il s’agit de leviers essentiels pour prévenir les mariages précoces et le travail des enfants.
-L’absence de perspectives économiques aggrave les vulnérabilités. Les difficultés économiques poussent les garçons vers des formes de travail dangereuses et les filles vers des unions précoces. Le développement de formations adaptées à l’âge, d’opportunités génératrices de revenus et de programmes de réintégration scolaire est crucial pour offrir des alternatives.
–La santé mentale, souvent reléguée au second plan, doit également être pleinement intégrée aux réponses humanitaires. Les déplacements, les violences et l’incertitude permanente provoquent une détresse psychologique importante chez les jeunes. Le renforcement des dispositifs communautaires de soutien psychosocial, des groupes de pairs et des activités récréatives est indispensable pour répondre à ces besoins.
–Il est impératif de garantir des services incluant les adolescent·e·s en situation de handicap. Toutes les interventions humanitaires doivent être accessibles, adaptées et pensées pour répondre à la diversité des besoins.
Dans un contexte où les risques sont multiples et imbriqués, la réponse doit être globale, coordonnée et centrée sur les droits. Car au-delà de l’urgence, c’est l’avenir de toute une génération qui est en jeu.